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Un documentaire de Manu Rewal
de Ariane Wilson
L'architecture
d'aujourdhui - 339 - Mars / Avril 2002
Je vais faire ici l'uvre de ma vie,
chez des gens, les Indiens qui sont des gens civilisés, extraordinairement
", écrivait Le Corbusier en 1951, lors de son premier voyage
en Inde. C'est cette uvre qu'explore Manu Rewal, réalisateur
d'une liste déjà longue de documentaires sur l'architecture
indienne. Malgré la complexité de son matériau et
sa structure, malgré la finesse de son analyse sur de multiples
plans, ce film est d'une sensibilité légère qui communique
quelque chose de " la joie de vie dans la simplicité "
que Le Corbusier voyait réalisée, enfin, à Chandigarh
comme à Ahmedabad.
L'histoire se raconte par touches, sans la rigidité
d'une narration linéaire. Elle est tissée de trois matériaux
qui font dialoguer présent et passé : documents d'archives,
images filmés, interviews.
Un travail d'archives permet de confronter, sans pousser trop loin dans
la biographie, la voix publique de l'architecte (extraits de ses manifestes
) avec les impressions intimes exprimées dans ses lettres d'Inde
à sa mère et à sa femme. L'émotion de sa rencontre
avec l'Inde se ressent aussi dans ses croquis de scènes de la vie
quotidienne, de paysages et d'études climatiques, à mi-chemin
entre le souci de réalisme anthropologique et géographique
et une mystique personnelle de la Nature et de l'Homme. Les sources historiques
permettent en outre de comprendre l'influence de villes comme New Delhi
ou de palais comme Fatehpur Sikri sur les partis de Le Corbusier.
Deuxième matériau, l'image filmée des bâtiments,
bien sur. Manu Rewal prépare ses films par un travail photographique.
On le ressent dans les plans statiques qui donnent toute leur monumentalité
aux bâtiments, toute leur texture aux matériaux et toute
son importance à la lumière comme composante de l'architecture.
La majesté cède à la fluidité, à l'illustration
du rapport entre extérieur et intérieur. Ces explorations
des entrailles des bâtiments alternent avec une image plus documentaire
qui les restitue dans leur contexte et avec leurs usagers : les enfants
jouent au cricket dans les rues de Chandigarh, les chauffeurs des juges
discutent au pied des pilotis de la Haute Cour.
Troisième matériau, les interviews réalisées
presque toutes in situ à l'occasion du colloque international sur
Chandigarh tenu en 1999. C'est l'intégration de ces bribes de conversation,
dont les précieux témoignages des regrettés Bernard
Huet et Denys Lasdun, qui font la subtilité et la vivacité
du film, réduisant au minimum l'intervention d'un " narrateur
" anonyme. Manu Rewal rend hommage à ceux qui ont effectué
le travail de terrain en accordant la parole à Jean-Louis Verret
- qui, à l'âge de vingt-cinq ans, représentait Le
Corbusier pour les réalisations d'Ahmedabad -, à Balkrishna
Doshi, à Arvind Talati et à Jeet Malhotra, architectes indiens
membres de l'équipe. Ils évoquent méthode de travail,
processus de conception et de construction, aléas des rapports
avec autorités, presse, utilisateurs : une histoire orale des projets.
Pour éviter la dispersion des propos, il y a des protagonistes
majeurs et mineurs. Parmi les premiers, Huet et Verret incarnent finalement
deux positions contrastées, avec les clins d'il parfois ironiques
du réalisateur.
Chandigarh, nouvelle capitale du Punjab après
la partition de l'Inde en 1947, était voulue par le Premier ministre
Nehru comme " la fleur de la nouvelle liberté " de l'Inde,
symbole de démocratie, de laïcité et d'industrialisation
bien plus que simple capitale régionale. Après l'échec
d'une première équipe, Le Corbusier est nommé conseiller
du gouvernement du Punjab pour l'urbanisme de la nouvelle ville et architecte
en chef du Capitole. Pour répondre aux habitudes indiennes, il
dresse le plan d'une ville horizontale, sectorisée, aux quartiers
résidentiels autonomes et à la végétation
telle que c'est au centre de la ville que les bâtiments sont les
moins visibles. Ville anti-urbaine s'il en est : " un parc ou une
banlieue hygiénique et ennuyeuse " pour Huet ; " la fierté
des Punjabi " de par sa faible densité, la fluidité
de sa circulation et son air peu pollué pour Verret.
La révélation du film concerne sans
doute la partie consacrée aux projets d'Ahmedabad, la capitale
du Gujarat au nord-ouest de l'Inde, moins connus que ceux de Chandigarh.
La villa Shodhan, la villa Sarabhai, et le Palais des filateurs déclinent
un vocabulaire de brise-soleil, de toits parasols, de terrasses adaptées
au climat. Le fils de Mme Sarabhai raconte les relations de l'architecte
avec une cliente avertie qui voulait une maison " sans porte d 'entrée.
Il en résulte un espace multifonctionnel de 30m avec trois baies
ouvertes, et aux voûtes catalanes portant un jardin. Denys Lasdun
parle d'un " non-bâtiment ", fait d'espaces plutôt
que de pièces, dont le flux est connecté aux flux de son
contexte : la villa Sarabhai est pour lui un bâtiment prophétique,
car " au lieu de regarder l'architecture comme un objet isolé,
un objet culte, on la voit comme l'extension de ce qui est déjà
là, car rien n'existe dans le monde physique autre que le rapport
d'une chose à une autre.
Ce thème de la relation entre objet architectural
et site est implicite dans " l'espace sacré " que constitue
le Capitole de Chandigarh. Selon Huet, les bâtiments de l'Assemblée,
ceux du palais de Justice, du Secrétariat, restent des objets entretenant
des rapports équivalents à ceux " d'une installation
artistique contemporaine. Mais pour Kenneth Frampton, la composition du
Capitole achevé aurait été un espace à lire
en termes du sol, du rapport entre ce sur quoi l'on marche et ce vers
quoi l'on va. Si, sur le plan du montage filmique, le retour à
Chandigarh pour évoquer les bâtiments du Capitole est un
peu brutal ( les séparer de l'analyse de la ville nécessite
quelques rappels), on comprend le besoin de conclure sur une architecture
du sublime, le besoin aussi de conclure sur l'inachevé, en soulevant
la question de l'avenir de cette uvre en suspens.
Quelques heurts, quelques déséquilibres
ne gâchent pas le plaisir d'un film qui prennent son temps, sur
un tempo andante comme la marche des femmes en sari dans les rues de Chandigarh.
Un film qui a le courage de ne pas être réducteur sans être
obscur, d'aborder des thèmes majeurs sans prétention, d'une
analyse rigoureuse sans être aride, grâce à un regard
sympathique et sensible, d'une caméra intime avec le sujet, d'une
touche fraîche teintée d'humour.
Les critiques ne s'y sont pas trompés puisqu'ils
ont décerné deux prix internationaux à Le Corbusier
en Inde. Les diffuseurs si, puisque jusqu'à présent, ils
l'ont dédaigné.
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